La prison et après

15 février 2016 § Poster un commentaire

Si vous êtes branché sur France Culture, notamment l’émission « Sur les docks » dirigée par Irène Omélianenko, vous avez peut-être écouté la semaine dernière la série de trois émissions sur « La prison et après » : d’abord les aménagements de peine, puis la lente acclimatation de femmes sortant de détention, pour finir avec l’exceptionnel « Claude, libre à tout prix », un documentaire de Marina Bellot et François Teste.
ClaudeIl s’agit du témoignage de Claude, 76 ans, qui à l’âge de 45 ans, a été condamné à perpétuité dont 18 ans de sûreté. Il aura finalement passé 25 ans dans une vingtaine de prisons françaises. Il raconte comment se reconstruit la vie à l’ombre de la prison puis très loin d’elle.

Extrais choisis :

Je m’appelle Claude, j’ai 76 ans,
J’ai deux bras, deux jambes, une tête,
Tout baigne !

Liberté
Le mot « Liberté », c’est un mot extrêmement fort,
Parce que dehors, personne ne sait ce que veut dire « liberté »,
Les gens ils se lèvent, ils vont là, ils font ceci, ils prennent un café, ils ont le droit de sortir,
Ils vivent, ils vivent, la liberté ils n’y font même pas attention,
Et d’un seul coup, on peut plus aller là, ou là,
Il n’y a plus d’arbres, plus de feuilles, plus de voitures, plus de rues, plus de trottoirs,
C’est fini, c’est fini,
On ne peut plus ouvrir, fermer une porte, c’est fini,
On ne peut plus manger à l’heure qu’on veut, c’est fini,
Tout ça c’est fini,
Et d’un seul coup, la liberté prend tout son sens,
Et on prend conscience que dehors on était libre,
Et qu’on ne se rendait pas compte qu’on était libre.

Promiscuité
La deuxième difficulté, c’est la promiscuité, c’est un mal qui ronge,
Parce que là, c’est comme la liberté,
Quand vous êtes dehors, et qu’il y a des gens sur le trottoir de droite qui ne vous plaisent pas,
Vous pouvez toujours aller marcher sur le trottoir de gauche,
En prison, tout le monde est dans la cage,
Il n’y a pas de trottoir de gauche ou de droite, ça n’existe pas ça,
Faut faire avec les bons, les moins bons, les mauvais, et puis les très mauvais,
Il y a un proverbe qui dit : « Il vaut mieux faire le boucher que faire le veau »,
Eh ben en prison c’est très vrai.

Attendre
La prison c’est l’attente, d’accord ?
On rentre en prison, on attend l’instruction du juge d’instruction, attendre…
Et puis on attend la deuxième instruction du juge d’instruction, attendre…
Moi j’en ai eu 33, ce qui veux dire 33 fois « attendre »,
On passe son temps à attendre,
Une fois qu’on est arrivé en Centrale,
On reprend la capacité ou la possibilité de penser par soi-même,
Et se recréer un semblant de vie quotidienne.

Vivre
D’abord, la vie c’est coriace, c’est coriace la vie, c’est costaud la vie,
C’est difficile de ne pas vivre, c’est chevillé au corps,
Comme on est enfermé dans un lieu,
On fait avec l’espace de ce lieu pour se créer une vie,
Parce que faire quelque chose c’est vivre,
Ne pas faire quelque chose c’est mourir, mentalement, c’est mourir.

Dehors
Une fois dehors, dans le fauteuil de son appartement,
On ne peut pas empêcher la tête de penser « cellule »,
Parce qu’elle a pensé trop longtemps « cellule »,
En détention, on prend des habitudes,
Par exemple, on n’a pas de clés, donc on ne ferme jamais la porte, puisqu’on n’a pas de clé,
Il n’y a pas de porte aux toilettes puisqu’il n’y a pas de cabinet de toilettes,
Les toilettes, elles sont là,
J’ai mis un an à apprendre à fermer la porte des toilettes ! un an !
On ne sort pas de prison, on sort « avec » la prison,
Je vais prendre un exemple très simple : la cellule, c’est 2m80 sur 2m40,
Il y a un lit, une petite table, une chaise, un placard, un lavabo, un water et une fenêtre,
Du lit au water, il y a 1m50,
Physiologiquement, le corps prend les dimensions de l’espace,
C’est-à-dire que lorsqu’on a envie de pisser,
Du lit aux toilettes, on fait 1m50, au maxi,
La vessie, avec le temps, elle prend l’habitude de 1m50,
Mais quand on est dehors, on n’a pas de toilettes à 1m50,
C’est terrible, c’est une vraie histoire,
On ne tient plus debout.

Les gens
Et tout est comme ça,
On a l’impression qu’il faut réapprendre à voir les gens,
On a toujours l’impression qu’on a une pancarte là.

Madame
Apprendre à parler à une femme !
25 ans j’ai parlé à des hommes,
Je ne sais plus parler à des femmes,
Alors, ou j’en fais trop, ou j’en fais pas assez,
Si j’en fais pas assez, je suis un ours,
Si j’en fais trop, c’est louche,
Alors, quel est le dosage ?
Mais moi, je ne le connais plus ce dosage-là.

Monsieur
Monsieur ! Monsieur !
25 ans qu’on ne m’a jamais dit Monsieur, jamais,
25 ans qu’on ne m’a jamais serré la main,
D’un seul coup, j’arrive dehors, on me dit Monsieur, on me sert la main,
Alors, on ne sait pas ce qu’il faut faire,
Je connais des types, ils ne s’en sont jamais remis, jamais,
Je connais des types, le soir ils sont allés sonner à la Centrale, pour demander au Directeur de re-rentrer
Ils n’y arrivaient pas…

Parloir
Je me rappelle un type, 33 ans sans parloir,
Le parloir, c’est le seul lien avec l’extérieur,
Les gens pendant les deux première années, ils sont là,
La troisième année, ils sont encore un peu là,
La quatrième année, ils ne sont plus beaucoup là,
La cinquième année, il n’y a plus personne,
Sauf la vieille maman qui vient voir son fils, ou un frère ou une soeur,
Mais bon, c’est fini,
Alors bon, ils peuvent prendre un visiteur de prison, ou une visiteuse de prison,
C’est un étranger de toute façon,
Un visiteur de prison, c’est un brave monsieur,
Qui vient, qui vient pour discuter 1/2 heure et qui repart après,
Bon, vous ne le connaissez pas avant, vous ne le connaîtrez plus après,
Si on est transféré, on ne le reverra pas.

Récidive
Un homme qui fait 20-25 ans de prison,
Et qui n’a plus personne à voir en bout de peine,
Il sort, il est libre, qu’est-ce qu’il peut faire ?
Ben voilà, c’est tout le problème de la récidive,
La récidive, elle est fabriquée en prison,
On crée des individus, qui ont perdu tout lien social avec l’extérieur,
Et un jour, on ouvre la porte et on les met dehors,
Alors ils se débrouillent,
Neuf fois sur dix, ils vont retrouver des gens qu’ils connaissaient autrefois,
C’est remettre le pied à l’étrier.

Baluchon
C’est l’Administration Pénitentiaire qui décide de vous transférer là ou là,
A telle date ou pas à telle date, on est un baluchon, hein, on n’est pas autre chose qu’un baluchon,
Alors, on tombe bien, on tombe mal,
Sur une Centrale où on peut vivre plutôt tranquillement,
Ou tomber sur une Centrale où c’est nettement plus dur,
Avec un QHS plus que dur, isolement total,
Les QHS sont fermés, on a appelé ça les UVP, Unités de Vie Particulière,
Ca fait mieux non ? c’est nettement plus mondain d’un seul coup,
En fin de compte, les UVP, c’est les QHS,
C’est l’isolement total,
Juste avec les surveillants qui passent aux heures de repas, ouvrent le matin et ferment le soir,
Pendant 18 mois, je n’ai pas vu un détenu,
La solitude est telle que, vous choisissez comme vous voulez,
Lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi, dimanche,
Tous les jours sont tous les jours, dehors le temps passe,
Dans ces endroits là, on passe dans le temps,
On parle tout seul.

Silence
Casser le bruit,
Personne ne se rend compte que le silence fait du bruit,
Dehors il y a toujours un peu de vent, une voiture qui passe,
Ou si on est en forêt, le vent dans les branches d’arbre,
Là on est dans un tombeau,
Les premiers temps c’est même angoissant,
Parce qu’on a l’impression qu’il n’y a plus personne sur Terre,
La Terre est vide, il n’y a plus rien qui existe,
On écoute, on écoute, on a beau écouter, on n’entend rien,
Il n’y a rien à entendre,
On écoute le bruit de ses pas,
Parce que ça s’est important, s’écouter marcher,
Si on marche c’est qu’on vit, c’est bête hein ?
On se parle tout seul,
Par exemple : « Bon, ben tiens je vais me faire un petit café »,
Mais au moins j’ai entendu le son de ma voix,
On meuble, on rêve, on fantasme, on marche, on projette,
Qu’est-ce qu’on fait ? J’en sais rien de ce qu’on fait, j’en sais rien du tout, j’en sais rien,
On se rend pas compte mais 18 mois de solitude totale, il faut les porter hein,
A tel point que je me rappelle un type, il avait complètement pété les plombs,
Il parlait avec Johnny Halliday à la fenêtre,
A la fenêtre, c’est un grand mot, il n’y a pas de fenêtre en QHS,
A la lucarne qui est à trois mètres là-haut,
Alors il grimpait à la lucarne et parlait à Johnny Halliday à la lucarne,
C’est pour dire à quel point il avait pété un câble,
Voilà… voilà…

Culpabilité
La sortie, quand on sort de prison,
On pense à ceux qui y restent,
J’avais un lecteur DVD, des DVD, une cafetière, etc.,
Je laisse tout à tout le monde,
Je ne vais pas sortir avec ma cafetière et mon lecteur de DVD, hein,
Et puis les types qui restent au trou, ils en ont besoin quand même,
Et puis le surveillant vient me chercher, vestiaire, passer au vestiaire,
Et puis, je me retrouve devant la porte de la Centrale,
On prend conscience qu’on est libre, mais avec un sentiment de culpabilité,
Parce qu’on pense à ceux qui sont restés, qu’on vient de quitter,
Moi j’avais des amis en prison, avec qui j’ai fait des années, des années…
Et d’un seul coup je les quitte, et eux ils restent,
Et un est mort, il est mort… voilà…
Des types qui ont 20 ans, 22 ans de fait,
Des types avec qui on a partagé le pain, on a partagé des bagarres,
On a partagé le bon et le mauvais,
Des types vraiment… intimes du point de vue amical, bon,
Et puis voilà, moi je suis dehors et eux sont dedans,
Ca paraît assez idiot ce que je vais dire,
Mais on se reproche d’être libéré, on se le reproche,
On a l’impression d’avoir déserté, abandonné,
C’est une fracture, une fracture qui fait très très mal, très très mal,
Et puis on a conscience qu’on ne sait plus vivre, on ne sait plus.

L’autre
Les habitudes que l’on a pris, les habitudes de douche, de toilettes, etc.
Dehors ce ne sont plus les mêmes,
C’était devenu invivable pour moi,
On est face à mille questions,
Est-ce je peux occuper la salle de bains maintenant,
Est-ce que je ne vais pas gêner,
Est-ce que je peux descendre de ma chambre maintenant,
Est-ce que je ne vais pas gêner,
Oui, mais là, ça fait longtemps que je suis là, si ça se trouve j’empiète sur l’autre,
On ne sait plus, on ne sait pas comment exercer sa liberté,
On a une liberté, comme un gros lot qu’on vient de toucher au loto, et on ne sait pas comment le dépenser,
Ou bien on ne le dépense pas, et on ne touche à rien, on ne bouge plus,
Ou bien on le dépense trop, mais on empiète sur l’autre,
« Laisse je vais faire ça », « Laisse je vais le faire à ta place »,
Mais à quel moment l’autre va dire : « Mais enfin… »,
C’est trop plein ou trop vide.

Paix
Voilà, c’est le petit bois,
Je viens avec une couverture,
Je m’installe là, par exemple, là ou ailleurs,
Je dors là, parce que je suis tout seul, je suis bien,
Je viens y chercher la paix, la paix,
Et me retrouver moi,
Pour une après-midi ou pour une nuit,
Etre un ours, être un ours, j’ai besoin,
Parce que la société est envahissante,
Et dès fois, je ne la supporte plus,
Même les gens que j’aime bien, ça n’a rien à voir hein, je ne supporte plus,
Il faut qu’on me foute la paix,
J’ai besoin de ce contact avec la nature,
Je suis un ancien broussard quand même,
Et la nuit c’est incroyable comment c’est silencieux, c’est tranquille,
J’emmène un sandwich, une orange ou une banane, un truc comme ça, un litre d’eau, un duvet,
Je suis tranquille, j’apprécie ma paix.

J’ai 76 ans et je suis toujours en vie.

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